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Le prophétisme dans l’Europe médiévale
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L'horizon apocalyptique du 16e siècle
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L’islam, vecteur de l’Apocalypse ?
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Eugène Huzar et l'invention du genre post-apocalyptique
L’islam, vecteur de l’Apocalypse ?

Photo : Musée de Vienne / domaine public
Les Turcs devant Vienne, allégorie de Gog et Magog
Cette gravure sur bois est destinée à illustrer une Bible imprimée à Nuremberg en 1534, et plus exactement le texte de l'Apocalypse de Jean. Elle fait en effet écho au chapitre 20, versets 7 à 10 : « Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison, et il s'en ira séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog. Il les rassemblera pour le combat : leur nombre est comme le sable de la mer. Ils envahirent toute l'étendue de la terre et investirent le camp des saints et la cité bien-aimée. Mais un feu descendit du ciel et les dévora. Et le diable, leur séducteur, fut précipité dans l'étang de feu et de soufre, auprès de la bête et du faux prophète. Et ils souffriront des tourments jour et nuit aux siècles des siècles. ».
Mais le graveur fait de ce moment mythique un écho des temps contemporains : les armées de Gog et Magog prennent la forme des troupes ottomanes ayant mis le siège devant Vienne en 1529 et finalement repoussées. Pour lever toute ambiguïté, une note est d'ailleurs ajoutée dans la marge du texte biblique : (Gog) Dat synt de Turcken / de van den Tatarn her kamen / unde de roten Joden heten (« (Gog) Ce sont les Turcs / qui viennent des Tatars / et qui sont appelés les Juifs rouges. » (voir la page complète de l'édition de 1533-1534 sur Gallica ).
Photo : Musée de Vienne / domaine public
La gravure provient d’éditions du Nouveau Testament de Luther parues dans les années 1530. On y voit les troupes ottomanes du sultan Soliman assiéger les murs de Vienne, un événement quasi-contemporain (1529). Un rayon de soleil perce les nuages et le sultan semble avalé par la terre. Au loin, sur les tentes du camp turc,sont inscrits les termes « Gog et Magog ». En représentant les Turcs comme les peuples impurs du grand combat eschatologique de la fin des temps, ces ennemis ultimes de l’humanité qui doivent affronter les forces du Bien dans la plaine d’Harmaguedon selon l’Apocalypse de Jean, l’artiste témoigne de la peur intense que l'Empire ottoman, principale force musulmane en Méditerranée, inspirait en plein 16e siècle.
Une association ancienne et durable
Aux origines : une tradition née en Syrie

Jean Damascène
Père de l'Église, connu notamment pour s'être investi dans la querelle iconoclaste auprès des défenseur des icônes, Jean de Damas est contemporain de l'établissement de l'Islam en Syrie. Il est ici représenté dans un florilège de ses propres œuvres réalisé un siècle après sa mort. Le manuscrit a été offert au roi de France en 1728.
Bibliothèque nationale de France
Bibliothèque nationale de France
Outre cette accusation d’être l’hérésie ultime, l’islam a été immédiatement présenté sous un jour apocalyptique dans les sources orientales écrites par des auteurs chrétiens soumis à la conquête arabe, comme Sebêos, Sophrone de Jérusalem le Pseudo-Ephrem ou encore George d’Édesse.
Dès la fin du 7e siècle, dans une apocalypse en syriaque faussement attribuée à Méthode, un saint martyrisé en 312 après J.-C., les musulmans sont présentés comme les fils d’Ismaël. Avec leur apparition, affirme l’auteur, le monde est entré dans le dernier millénaire de son histoire. Dieu leur a permis de triompher pour châtier les chrétiens de leurs péchés mais le joug auquel ils ont soumis les populations chrétiennes doit bientôt s’achever : un Dernier Empereur des Romains doit apparaître, les vaincre et soumettre le monde entier à sa domination. Après quoi, au moment même où l’Antichrist, c’est-à-dire l’ennemi ultime du genre humain, commencera de sévir, et où se déverseront sur le monde les peuples maudits de Gog et Magog, le Dernier Empereur des Romains remettra sa couronne au Christ, à Jérusalem. Après des années de tribulation, le Christ reviendra, abattra l’Antichrist et ce sera l’heure du Jugement Dernier.
Il s’agit là d’un texte essentiel pour la tradition apocalyptique chrétienne. Il attribue aux musulmans le rôle d’ennemi majeur dans le scénario de la fin des temps. L’œuvre est d’abord traduite en grec et circule dans l’Empire byzantin, avant de connaître par la suite un grand succès dans l’Europe latine, popularisé notamment par l’abbé Adson de Montiers en Der au 10e siècle. On assiste alors au commencement d’une nouvelle tradition apocalyptique, occidentale cette fois, qui présente les musulmans comme des ennemis ultimes de l’humanité.
Un catalyseur des croisades

Pierre l'Ermite au Saint-Sépulcre
Peu de choses sont connues sur les origines de Pierre l'Ermite. Touché par le prêche de la Première Croisade par Urbain II, il mena une prédication active à la fin du 11e siècle qui le conduisit à mener jusqu'en Anatolie une croisade populaire. Ayant échappé au massacre du mouvement par les troupes seljoukides, il rejoignit les chevaliers de la Première Croisade, avec lesquels il participa à la prise de Jérusalem en 1099.
Cette image est issue du récit livré par l'archevêque Guillaume de Tyr des croisades. Pierre l'Ermite est représenté priant dans le Saint-Sépulcre, lieu où aurait été enterré Jésus avant sa réurrection et principale église chrétienne de la ville de Jérusalem.
Bibliothèque nationale de France
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Les aléas de l’occupation chrétienne et surtout la chute de Jérusalem aux mains de Saladin en 1187 provoquent une nouvelle onde de choc. L’abbé calabrais Joachim de Flore renouvelle complètement l’approche eschatologique du christianisme en rompant avec la tradition d’Augustin et en réintroduisant dans la théologie traditionnelle des éléments apocalyptiques négligés depuis des siècles. Il s’agit, pour reprendre les termes du grand spécialiste Robert Lerner « d’une véritable dynamite conceptuelle »1.
Et néanmoins, ils élèveront leur talon contre le Christ Roi, cherchant à effacer de la terre son nom […] pour ériger le blasphème de Mahmet. Mais alors, le Christ les vaincra en combattant contre eux […].
Joachim de Flore considère par exemple qu’il ne faut pas attendre un seul Antichrist mais sept Antichrists, dont l'identité varie au fil de ses œuvres. Dans l'une d'entre elles, le quatrième était Mahomet, le cinquième un certain Meselmetus, le sixième Saladin ; quant au septième, il devait être le Grand Antichrist mais Joachim ne l’identifie pas avec précision. Quoi qu’il en soit, dans sa théologie novatrice, deux voire trois Antichrists sont des musulmans et la polémique eschatologique avec l’islam se renouvelle.
Une recrudescence à la Renaissance
Tous les chercheurs ne s’accordent pas sur l’importance des liens entre islam et Apocalypse au Moyen Âge. Dès le début du 20e siècle, Paul Alphandéry relativisait l’importance de l’Antichrist musulman au Moyen Age : les chrétiens n’auraient pas vraiment craint la venue du « Fils de Perdition, du mystère d’iniquité »2 (selon les mots de sait Paul) depuis l’Orient.
La menace ottomane

La domination des Turcs sur le monde
Invité avec son frère Benedetto à la cour du prince-électeur Maurice de Saxe, Gabriele Tola se voit confier le programme décoratif d’une pièce de la chapelle du palais de Dresde. Choisissant l’Apocalypse comme thème, il commence son cycle par la représentation de la prise de pouvoir par les Ottomans, menace qui pèse alors sur l’Europe chrétienne et que combat Maurice de Saxe.
Tandis que des cavaliers turcs à turbans surveillent le débarquement de prisonniers, des bâtiments s’effondrent à l’arrière-plan, prélude aux événements apocalyptiques à venir. Une autre scène du même cycle représente la chute des Turcs.
Le programme décoratif lui-même n’a jamais été réalisé ; ces dessins préparatoires en sont les seuls témoins.
© Berlin, Dist. GrandPalaisRmn / Herbert Boswank
© Berlin, Dist. GrandPalaisRmn / Herbert Boswank
Par la suite, en fonction de la situation géopolitique et de la prégnance de la menace ottomane, on assiste à des flambées prophétiques qui annoncent la chute de l’empire turc et la fin imminente du monde, relançant des chimères de croisade. C’est le cas en 1480, quand les Turcs s’emparent de la petite ville d’Otrante dans le sud de l’Italie ; puis en 1529 puis quand Soliman le Magnifique met le siège devant Vienne, la capitale impériale des Habsbourg ; et à nouveau en 1571 quand les flottes coalisées de la Sainte Ligue, c’est-à-dire de l’Espagne, de la Savoie, de Gênes, de Venise, de Malte et de la papauté remportent à Lépante une victoire décisive sur la flotte ottomane. En 1683, quand Vienne est de nouveau assiégée par les Ottomans, la lecture est toujours la même.

Le Pape et le sultan entraînant leurs partisans en Enfer
Cette estampe provient d’une série conçue pour la traduction du Commentaire de l’Apocalypse de Sebastien Meyer par Laurentius Agricola. Le Christ, juché sur un promontoire avec ses fidèles, et surmonté par le Saint-Esprit et Dieu le Père, observe à ses pieds les damnés. À droite, un démon portant la tiare papale entraîne le clergé catholique, tandis qu’à gauche, un autre démon portant le turban arrite à lui des musulmans.
Violemment satirique dans un contexte de grande tension religieuse, cette caricature renvoie dos à dos deux « hérésies », le catholicisme et l’islam ; la référence à la religion musulmane est avant tout une voie de dénonciation de la papauté et de ses travers. Le graveur, Matthias Gerung, est en effet un fervent luthérien.
© The Trustees of the British Museum / CC BY-NC-SA 4.0
© The Trustees of the British Museum / CC BY-NC-SA 4.0

Le Martyre de saint Jean
Ce premier des quatorze grands bois qui composent la série de l'Apocalypse de Dürer ne se rapporte pas au texte biblique lui-même, mais illustre un épisode de la vie de Jean l’Évangéliste, avec lequel l’auteur du livre de la Révélation, Jean de Patmos, a été traditionnellement – mais à tort – confondu. Fidèle disciple du Christ, réfugié à Éphèse après la mort du Christ, Jean l’Évangéliste est victime de la persécution de Domitien. Martyrisé à Rome, il est jeté dans un chaudron d’huile bouillante. Survivant miraculeusement à ce supplice, il aurait été exilé sur l’île de Patmos.
Bibliothèque nationale de France
Bibliothèque nationale de France
Le De Eversione Europæ, ou l’art de prédire à l’envers
Durant environ deux siècles et demi donc, les Turcs font figure d’ennemis ultimes de l’humanité et il s’agit là d’un lieu commun extrêmement répandu. Pour s’en faire une idée, on peut prendre l’exemple du De Eversione Europæ attribué à un astrologue italien, Torquatus. Ce texte prétendument écrit en 1480 fonctionne selon une méthode prophétique bien connue, celle du vaticinium ex eventu : il raconte des événements qui se sont déjà déroulés.
Publié pour la première fois en 1534, le texte raconte par le menu toute l’histoire de l’Italie depuis les années 1480, au futur de l’indicatif pour faire croire à la véracité du message prophétique. Or les seuls éléments véritablement prophétiques qu’on trouve dans cet ouvrage concernent la chute imminente de l’Empire ottoman et la venue d’un souverain chrétien universel. Publié et réactualisé tout au long du 16e siècle, le De Eversione Europae demeure une source d’inspiration majeure pour de nombreux auteurs comme Tommaso Campanella ou l'ingénieur allemand Heinrich Martin, qui exerce et vit au Mexique au début du 17e siècle. À cette date, eschatologie et mondialisation font encore bon ménage.
Le retour de l’islam-Apocalypse
À compter du 18e siècle néanmoins, la polémique apocalyptique avec l’islam semble disparaitre complètement. L’Empire ottoman n’est plus si menaçant et plus personne ne songe à la croisade. L’eschatologie a disparu du premier plan. On assiste même à de surprenants changements : John Tolan a montré récemment que Mahomet, prophète de l’islam, fascinait littéralement l’empereur Napoléon Bonaparte.
Aujourd’hui dans nos sociétés laïcisées et technophiles, on pourrait espérer que les visions apocalyptiques de l’islam aient été reléguées au rang de « vieilles vieilleries », selon la formule rimbaldienne. Il n’en est rien.
Gog et Magog sont à l’œuvre au Moyen-Orient.

La Bête du Moyen-Orient
« Je suis fermement convaincu que l'islam est le plus grand défi auquel l'église va devoir faire face avant le retour de Jésus. malheureusement, la plupart des croyants sont encore endormis ou refusent de voir la réalité. »
Parmi les très nombreux prêcheurs millénaristes américains, Joël Richardson fait partie de ceux qui sont convaincus que l'islam est un vecteur d'Apocalypse, et que le Mahdi, figure qui devrait revenir à la fin des temps selon le chiisme, est en réalité l'Antéchrist. Livres, conférences, réseaux sociaux, apparitions médiévatiques, voyages touristiques : tous les moyens sont bons pour asséner cette idée, dont l'impact est loin d'être négligeable comme le montre la traduction française de cet ouvrage.
Si les détails peuvent varier d'une personnalité à l'autre, certains auteurs s'intéressant davantage à la figure de Mahomet ou à la situation au Moyen-Orient, le message est toujours le même : la fin du monde arrivera par l'islam.
© Sh'ma
© Sh'ma
De manière générale, dès que survient une crise majeure, la tentation eschatologique est forte. Dans un contexte de crise endémique au Moyen Orient il n’est pas surprenant que la rhétorique de l’apocalypse soit remise au goût du jour et que l’islam apparaisse encore sous les oripeaux de l’ultime hérésie avant la Fin du Monde. Finalement, de la gravure du Nouveau Testament de Luther à George W. Bush, il n’y a qu’un pas.
Provenance
Cet article a été rédigé dans le cadre de l'exposition Apocalypse, hier et demain présentée à la BnF du 4 février au 8 juin 2025.
Lien permanent
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